Ils m'ont appelé dans les stands, et Jean-Luc Lagardère s'est précipité pour me demander si j'allais bien ; j'étais furieux d'avoir été arrêté sans raison et j'ai crié : « Vous êtes fous ! » Après avoir claqué la porte, je suis retourné sur la piste, en me rappelant que chaque tour pouvait être le dernier.
La nuit où Henri Pescarolo a affronté une tempête au Mans en 1968 ressemble à un scénario de légende : la pluie fouettait le circuit, les essuie-glaces étaient hors service, une Matra 630B solitaire se frayait un chemin à travers un océan d'embruns, et un pilote refusait d'abandonner. Lorsque Jean-Luc Lagardère, l'indomptable chef de projet de Matra, l'a réveillé aux petites heures du matin pour l'avertir que le règlement interdisait le remplacement des essuie-glaces défectueux, Pescarolo a enfilé son casque et pris le volant. Pendant six heures sans relâche, il a poursuivi les leaders, dépassant à l'aveuglette dans un déluge qui transformait la ligne droite des Hunaudières en miroir. À l'aube, il s'était hissé à la deuxième place, mais deux heures avant l'arrivée, la voiture s'est arrêtée après qu'un pneu crevé a provoqué un incendie. Il n'a jamais franchi la ligne d'arrivée, mais l'image de la Matra bleue filant à 300 km/h devant la tribune a consolidé son statut de héros du Mans.
Cet épisode dramatique a été le point culminant d'une carrière forgée dans le creuset de l'ambition industrielle de Matra. En 1965, le conglomérat aérospatial et de défense a annoncé la naissance de Matra Sport, Lagardère proclamant avec audace des championnats du monde de Formule 1 et des victoires aux 24 Heures du Mans. Les journalistes ont ricané ; le nom de Matra n'avait jamais été associé à la course automobile.
Les cyniques ont dû revoir leur jugement lorsqu'un ancien étudiant en médecine de 22 ans, Henri Pescarolo, a fait irruption sur la scène. En 1964, il avait remporté trois titres nationaux français au volant d'une Lotus Seven, un exploit qui avait attiré l'attention de Matra et lui avait valu une place aux côtés de Jean-Claude Jaussaud et Jean-Pierre Beltoise dans le championnat français de Formule 3. Pescarolo se souvient plus tard de sa première année en tant que « pilote de réserve », passée à ranger des clés, à balayer le sol et sans jamais prendre le volant.
Sa chance tourna lors de la course urbaine de Pau en 1966, où un accident endommagea gravement sa monocoque. L'usine étant submergée de commandes, Pescarolo transporta l'épave jusqu'à l'usine, dormit par terre et travailla toute la nuit. Il remporta les deux courses suivantes et termina troisième au classement général du championnat, un début remarquable.
La même année, il fut propulsé au Mans à la dernière minute. La voiture de l'équipe, équipée d'un moteur BRM, n'était pas adaptée à l'endurance, et le retrait soudain d'un pilote vit Pescarolo faire équipe avec Jaussaud. Bien qu'il ait eu l'intention de se concentrer sur la Formule 3, son départ inattendu au Mans marqua ses premiers pas dans le marathon.
En 1967, Pescarolo domine le championnat de France de Formule 3, remportant douze courses et décrochant le titre, mais sa campagne au Mans se termine par un nouvel abandon prématuré. La saison suivante, il passe en Formule 2, terminant vice-champion de France et d'Europe derrière son coéquipier Beltoise, tandis que le Mans 1968 est reporté au mois de septembre en raison du coup d'État de mai.
La confrontation sous la pluie au Mans a été le moment déterminant de ses débuts, mais le programme de Formule 1 de Matra restait difficile. Pescarello était parfois propulsé dans une F1 équipée d'un moteur V12 pour des essais, mais il subissait de fréquentes pannes mécaniques. Frustré, il a un jour collé un autocollant « shit » sur le volant, un geste qui a fait les gros titres et lui a valu une sévère réprimande de la part du patron de l'équipe. Sa première participation à un Grand Prix à Mont-Tremblant, au Canada, cette année-là, le laissa déçu de ses performances. Le danger s'intensifia en 1969. Alors qu'il testait une Matra privée sur une section fermée du circuit de la Sarthe, la voiture de Pescarolo heurta une bosse sur la ligne droite des Hunadières, fut projetée en l'air, heurta un arbre et prit feu. Coincé à l'intérieur, il est resté inconscient jusqu'à ce qu'il puisse se libérer, un incident qui a failli mettre fin à sa carrière de pilote. À travers les épreuves dans les cours d'usine, les batailles nocturnes sur piste mouillée et les accidents presque mortels, Henri Pescarolo est devenu l'incarnation de la vision audacieuse de Matra, un pilote dont la ténacité a transformé l'ambition de l'entreprise en mythe du sport automobile.
L'histoire d'Henri Pescarolo n'est pas tant celle d'une seule victoire en Grand Prix que celle d'une carrière fondée sur la résilience, l'endurance et le mentorat. Elle a commencé en 1969, lorsqu'un accident causé par les carénages aérodynamiques expérimentaux de Matra a laissé le Français avec une fracture de la colonne vertébrale et de graves brûlures. Les médecins l'ont écarté de la compétition pendant trois mois, mais lorsqu'il est revenu en août, il a prouvé que ses blessures n'avaient pas entamé sa vitesse, terminant cinquième du Grand Prix d'Allemagne dans une voiture de Formule 2. Matra a fait appel à Pescarolo et Jean-Pierre Beltoise pour toute la saison 1970, mais le partenariat n'a jamais fonctionné. La MS120 s'est révélée instable dans les sauts et les bosses, et le meilleur résultat a été un podium à Monaco, suivi d'une décevante 12e place au championnat et d'un échec au Mans. À la fin de l'année, Matra a rompu ses liens avec Pescarolo, une décision influencée autant par la politique interne et la couverture médiatique francophobe que par les performances sur piste.
Un bref passage dans la toute nouvelle équipe de Frank Williams en 1971 a donné un aperçu de la ténacité du pilote. La March 711 n'était pas fiable (les bras de suspension se sont cassés à Zandvoort, Silverstone et au Nürburgring), mais Pescarolo a tout de même réussi à décrocher une quatrième place au Grand Prix de France. Dans le même temps, ses références en endurance se sont améliorées : aux côtés d'Andrea de Adamich dans une Alfa Romeo 33TT3, il remporta les 1 000 km de Brands Hatch.
Le tournant décisif survint en 1972 lorsque Pescarolo, de retour dans une Matra bleue, fit équipe avec l'ancien champion du monde Graham Hill pour remporter sa première victoire aux 24 Heures du Mans. Il réitéra cet exploit en 1973 et 1974 avec Gérard Larrousse, aidant Matra à remporter deux championnats des constructeurs consécutifs avant que le constructeur français ne se retire du sport à la fin de 1974. Si ses résultats en Formule 1 restèrent modestes (zéro point en 1972 et une dernière tentative peu compétitive avec la Surtees TS19 pilotée par Norev en 1976), sa réputation de spécialiste du Mans fut consolidée.
Dans les années 1980, Pescarolo fait son retour sur le circuit emblématique avec une Porsche 956 privée, remportant une quatrième victoire au Mans en 1984 aux côtés de Klaus Ludwig, devançant les équipes d'usine. Le début des années 1990 lui apporte de nouveaux succès en endurance dans la série américaine IMSA : une victoire aux 24 Heures de Daytona et un podium aux 12 Heures de Sebring. Il a couronné sa carrière de pilote en 1999, en participant à sa 33e et dernière édition des 24 Heures du Mans au volant d'une Courage C50 engagée par sa propre écurie, Pescarolo Sport.
Au-delà du cockpit, l'influence de Pescarolo s'est accrue grâce à la formation des pilotes. En 1994, le groupe pétrolier ELF l'a nommé à la tête d'une académie de formation qui a révélé des talents tels que Sébastien Bourdais, Romain Dumas, Loïc Duval et Stéphane Sarrazin. Après la reprise du programme par la Fédération française (FFSA) en 2000, il a fondé Pescarolo Sport, engageant la Pescarolo-Judd dans des courses d'endurance. Le point culminant de cette équipe privée a été atteint en 2006, lorsqu'elle a terminé deuxième au Mans et a mené le championnat Le Mans Series, défiant l'équipe d'usine Audi.
Aujourd'hui, Henri Pescarolo est célébré non seulement comme un pilote qui a survécu à un accident presque mortel pour devenir quadruple vainqueur du Mans, mais aussi comme un mentor qui a formé toute une génération de pilotes français et comme un propriétaire d'écurie qui a prouvé que les pilotes privés pouvaient encore rivaliser sur la scène mondiale. Depuis 2013, il est l'ambassadeur officiel des 24 Heures du Mans, un rôle qui convient parfaitement à un homme dont la carrière a été marquée par la persévérance, la vitesse et un amour inconditionnel pour les courses d'endurance.