Depuis qu'il a rejoint la Scuderia en 2019, Charles Leclerc a connu des hauts et des bas, peut-être trop de bas pour un pilote de son talent dans une équipe aussi prestigieuse.
Le triomphe de Ferrari au Mans le 11 juin, sa première victoire dans cette course d'endurance emblématique après une interruption d'un demi-siècle, est devenu la toile de fond douce-amère d'une saison marquée par des dissensions internes. Alors que le cheval cabré célébrait son retour historique au sommet des courses d'endurance, son programme de Formule 1 continue de se heurter à des problèmes de fiabilité, à des erreurs stratégiques et à un sentiment croissant de frustration parmi ses pilotes vedettes. Le pedigree de la Scuderia en monoplace reste indéniable. Des légendes telles que Kimi Raikkonen, Sebastian Vettel, Fernando Alonso et Charles Leclerc ont toutes porté le badge rouge, chacune capable de dominer le peloton lorsque la voiture fonctionne bien. Pourtant, les résultats récents racontent une autre histoire. La campagne 2017 de Vettel, par exemple, l'a vu perdre un cinquième titre mondial potentiel en raison d'une série de pannes mécaniques. En 2019, l'équipe a aligné une voiture qui, de l'avis général, était surpuissante après la pause estivale : Vettel et le rookie Leclerc ont profité d'une vitesse fulgurante en ligne droite et d'un appui aérodynamique suffisant pour devancer Mercedes, ce qui a permis au Monégasque de remporter deux victoires. Ces victoires ont toutefois été éclipsées par des allégations selon lesquelles le groupe motopropulseur n'était pas conforme aux règlements techniques, une controverse qui n'a jamais été entièrement résolue.
Depuis cet épisode, Ferrari a du mal à se positionner comme favorite du championnat. Une modeste reprise en 2021 a suivi une année 2020 désastreuse, mais l'élan s'est essoufflé. Les messages radio de Leclerc sont devenus un baromètre de la tension au sein de l'équipe. En Belgique en 2020, on l'a entendu s'exclamer « allez, putain », et à Monaco en 2022, son ton est devenu carrément agressif. Cette tendance s'est poursuivie en 2023, lorsque le pilote a ouvertement défié le stratège Xavier Marcos après son élimination en Q2 lors du Grand Prix du Canada, exigeant que ses préoccupations soient prises plus au sérieux. Les excuses qui ont suivi, prononcées en italien aux côtés du directeur de l'équipe Frédéric Vasseur, étaient courtoises, mais beaucoup se sont demandé s'il s'agissait d'un repentir sincère ou d'un geste scénarisé.
Le problème sous-jacent semble être une culture de répression qui hante Ferrari depuis des décennies. Des événements historiques marquants, tels que la brouille entre Niki Lauda et Enzo Ferrari en 1976, qui a privé l'Autrichien de son deuxième titre, et le licenciement d'Alain Prost en 1991 après avoir qualifié la voiture de « tracteur », illustrent une tendance : la dissidence est rarement tolérée. On ne sait pas encore si Leclerc se retient consciemment ou s'il est simplement épuisé par des revers répétés, mais l'atmosphère de conformité prudente est palpable. À l'avenir, les options de Leclerc sont limitées. Son contrat le lie à Ferrari jusqu'en 2024, et les meilleurs sièges ailleurs sont effectivement occupés : Max Verstappen est bien installé chez Red Bull, et Mercedes ne semble pas disposée à remanier son équipe de pilotes. Aston Martin, malgré la volonté de Lawrence Stroll de faire courir son fils, n'a pas encore démontré les performances nécessaires pour attirer un pilote du calibre de Leclerc. Par conséquent, rester chez la Scuderia pourrait être le choix le plus pragmatique, à condition que l'équipe parvienne à résoudre ses fractures internes.
Pour Ferrari, le remède commence par la stabilisation de la structure de gestion. Vasseur doit avoir la latitude nécessaire pour harmoniser la stratégie – ce qui, au Canada, a finalement permis aux deux pilotes de terminer dans les points – et pour orienter le développement de la voiture vers la réduction de l'écart avec Red Bull. De plus, la hiérarchie devrait accorder à Leclerc et à ses « adjoints » une véritable marge de manœuvre, en évitant l'héritage punitif des époques passées. Même la perspective du transfert de Laurent Mekies vers une écurie de milieu de tableau serait un signe de volonté de renouveler l'équipe dirigeante.
En bref, la victoire à Le Mans montre ce que Ferrari peut accomplir lorsque toute l'organisation est alignée. Pour reproduire ce succès sur la scène de la Formule 1, il faudra plus que des améliorations techniques ; il faudra un changement culturel qui permette aux pilotes de s'exprimer, aux stratèges de planifier sans ingérence et aux dirigeants de diriger avec confiance. Ce n'est qu'alors que le cheval cabré pourra espérer transformer sa gloire en endurance en domination du championnat.